La chronobiologie pour administrer le bon médicament au bon moment

Dernière mise à jour 05/12/18 | Article
chronobiologie_medicament_moment
Notre cerveau renferme une horloge biologique qui rythme le fonctionnement de l’ensemble de notre organisme au cours d’une journée de 24 heures. En respectant ses cadences, on peut augmenter l’efficacité des médicaments tout en diminuant leurs effets indésirables.

Nous sommes enclins à dormir la nuit et à veiller le jour, alors que les animaux nocturnes font l’inverse. C’est là le signe le flagrant que les comportements des êtres humains, comme ceux de la plupart des organismes vivants, sont calés sur un cycle de 24 heures. C’est ce que l’on nomme le rythme circadien (du latin circa, «proche de», et dien, «un jour»). Pratiquement toutes nos fonctions biologiques y sont soumises: de la température corporelle (minimale au petit matin et maximale en fin de journée) à la fréquence cardiaque, en passant par la sécrétion d’hormones, les capacités cognitives, l’humeur et bien d’autres.

«Chacune de nos cellules possède sa propre horloge biologique», précise Christoph Scheiermann, chercheur au département de pathologie et immunologie de l’Université de Genève (UNIGE). Pour éviter la cacophonie, le cerveau joue les chefs d’orchestre: il synchronise les différentes pendules cellulaires et leur impose le rythme circadien à l’aide de l’horloge interne. Située dans l’hypothalamus, celle-ci est constituée de deux noyaux dits suprachiasmatiques qui renferment chacun environ 10’000 neurones dont l’activité électrique oscille sur environ 24 heures. Par l’intermédiaire soit des nerfs, soit de différentes hormones circulant dans le sang, elle donne aux organes leur rythme, lequel est ajusté sur l’alternance lumière-obscurité. «Cet ajustement est lent, précise Paul Franken, chercheur au Centre intégratif de génomique de l’Université de Lausanne (UNIL). C’est ce qui explique le "jet lag" dont on souffre quand on change de fuseau horaire.»

C’est aussi à cause du rythme circadien que les symptômes de multiples affections se manifestent fortement à certains moments de la journée ou de la nuit –«les douleurs liées à la polyarthrite articulaire sont par exemple fortes le matin», souligne Christoph Scheiermann.

Chimiothérapie et opération cardiaque

Notre horloge interne influence aussi les traitements que nous prenons. En administrant un médicament au moment où l’organe visé y est le sensible, on peut augmenter son efficacité et diminuer ses effets indésirables.

Dans ce domaine, l’étude des rythmes biologiques –la chronobiologie– a déjà permis quelques avancées. Des médecins français de l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif (France) ont ainsi constaté qu’un médicament contre le cancer digestif (le florouracile) est cinq fois moins toxique quand il est perfusé autour de 4 h du matin plutôt qu’au milieu de l’après-midi. Dans le même esprit, en étudiant l’horloge biologique des cellules cardiaques, des chercheurs de l’Université de Lille (France) ont conclu que ces cellules étaient résistantes l’après-midi que le matin à la privation d’oxygène (ischémie) provoquée parfois par les chirurgiens afin de mener à bien une opération du cœur. Il est donc préférable de pratiquer l’intervention l’après-midi, afin de diminuer le risque de complications post-chirurgicales.

Christoph Scheiermann et ses collègues ont par ailleurs établi que les lymphocytes B et T –des cellules-clés du système immunitaire chargées de lutter contre les agents pathogènes– sont, eux aussi, «contrôlés par les oscillations circadiennes et qu’ils sont forts à certains moments de la journée». En tenir compte pourrait donc «potentiellement rendre la vaccination efficace».

Si l’existence de l’horloge biologique est connue depuis longtemps, l’étude fine des mécanismes impliqués dans son fonctionnement «en est encore à ses débuts», constate le chercheur de l’UNIGE. Mais elle montre déjà que, dans l’administration des traitements, «il faut prendre le temps au sérieux».

Une horloge flexible

La découverte, dans les années 1970, du premier gène impliqué dans l’horloge biologique a valu à ses auteurs le prix Nobel de médecine en 2017. Depuis, une dizaine d’autres «gènes horloge» ont été identifiés. En étudiant les interactions entre le sommeil et le rythme circadien, l’équipe de Paul Franken, chercheur au Centre intégratif de génomique de l’Université de Lausanne (UNIL), a toutefois constaté que, contrairement à ce que l’on pensait, ces gènes n’imposent pas à l’horloge un rythme régulier et continu. «Notre horloge est flexible et elle réagit à notre comportement. Si nous dormons ou nous mangeons à un mauvais moment par rapport à notre cycle biologique, le cerveau et le foie s’adaptent». Bousculer notre rythme biologique n’est toutefois pas sans conséquence pour notre santé. Paul Franken recommande donc «de respecter une certaine régularité dans nos horaires de repas et de sommeil».

________

Paru dans Planète Santé magazine N° 32 - Décembre 2018

A LIRE AUSSI

Santé des people
Robin Williams aurait souffert de la démence à corps de Lewy

Robin Williams aurait souffert de la démence à corps de Lewy

Cette maladie dégénérative du cerveau ressemble à la fois à la maladie de Parkinson et à celle d’Alzheimer....
Regardez
Recherche et nouveaux traitements
Prédire les complications de la méningite bactérienne

Prédire les complications de la méningite bactérienne

Des chercheurs du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) ont découvert que l’analyse génétique...
Regardez
Recherche et nouveaux traitements
Avancée dans la compréhension des douleurs neuropathiques

Avancée dans la compréhension des douleurs neuropathiques

Les antalgiques classiques s’avèrent souvent impuissants face à une catégorie de douleurs chroniques,...
Regardez
Articles sur le meme sujet
immunotherapie_poumon

L’immunothérapie, une arme contre le cancer du poumon

De tous les cancers, celui qui touche les poumons est le mortel. Chaque année en Suisse, 3000 personnes y succombent. L’immunothérapie, visant à renforcer les défenses naturelles, donne à espérer.
habitat_bien-etre_liens

Habitat et bien-être, des liens étroits

À l’heure où la recherche de logement en Suisse romande ressemble à un parcours du combattant, on peut s’interroger sur l’impact des déménagements sur le bien-être au cours de la vie. Le Dr Bram Vanhoutte, sociologue à l’Université de Manchester, s’est intéressé à cette question.
traitements_sida_sallègent

Les traitements du sida ne cessent de s’alléger

Un comprimé par jour, beaucoup moins d’effets secondaires: les trithérapies ont connu de grandes avancées ces dernières années. Mais elles ne parviennent toujours pas à éliminer le virus.
Videos sur le meme sujet

Une molécule efficace contre l’ulcère de Buruli

Des chercheurs de l’Institut suisse de santé tropicale et de santé publique de Bâle viennent de découvrir une puissante alternative aux traitements existants contre l'ulcère de Buruli.

Gros plan sur des tissus intelligents aux multiples fonctions

Des chercheurs de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ont trouvé un moyen simple et rapide pour fabriquer des fibres multi-matériaux super-élastiques et ultra-performantes.

Remarcher après une paralysie?

On ne guérit pas d’une paralysie. En revanche, on pourrait imaginer la court-circuiter en passant par-dessus la lésion pour reconnecter les parties en amont et en aval de la moelle épinière. C’est l’idée que le chercheur de l’EPFL Grégoire Courtine poursuit depuis de nombreuses années: 36,9° l’a suivi dans cette quête passionnante.
wellness program

orlistat 60mg

viagra or cialis