«La médecine évolutive considère le patient en tant que membre de l’espèce humaine»

Dernière mise à jour 23/11/17 | Article
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Prenant en compte la théorie de l’évolution de Darwin, la médecine évolutive cherche à comprendre non seulement comment on tombe malade, mais surtout pourquoi. Denis Duboule, professeur de génétique à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et à l’Université de Genève, explique l’intérêt, mais aussi les dérives, de cette nouvelle approche.

Planète Santé: Sur quels principes repose la médecine évolutive?

Pr Denis Duboule: La médecine telle qu’on la pratique actuellement cherche à soigner un patient en tentant d’identifier les causes de sa maladie pour en comprendre les effets et la traiter. Alors que la médecine évolutive s’attache à comprendre l’origine de la maladie en considérant le patient non pas en tant qu’individu, mais en tant que membre de l’espèce humaine, c’est-à-dire comme représentant de l’histoire des hommes. Elle essaye donc de replacer la maladie dans un contexte évolutif. En raisonnant de cette manière, on voit que ce qui est considéré comme une pathologie pour la médecine classique ne l’est pas forcément lorsqu’on se place du point de vue de l’évolution.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret?

Prenez la ménopause. On peut se demander pourquoi, aux alentours de 50 ans, les femmes cessent soudain d’ovuler et de produire certaines hormones. Cela entraîne ce que la médecine classique considère comme des pathologies, notamment une fragilisation des os qu’elle pallie à l’aide de traitements hormonaux. La médecine évolutive adopte un tout autre point de vue en considérant que les humains n’ont pas évolué pour vivre au-delà de 50 ans. Dans la mesure où, dans la théorie de Darwin, ce qui compte c’est de se reproduire et rien d’autre, à cet âge-là, le corps se dégrade naturellement.

Un autre exemple souvent cité est celui de l’augmentation des allergies.

En effet, les allergies se développent actuellement. De nombreuses personnes estiment que cela est dû au fait que notre système immunitaire n’est suffisamment entraîné, faute d’antigènes auxquels il était confronté au néolithique. Les antigènes sont les bactéries, les virus, les parasites, les pollens, etc., donc tout ce qui vient de l’extérieur et qui nous agresse. La médecine classique dit : les pollens arrivent, l’allergie se déclare, il faut essayer de la traiter. En revanche, dans la perspective de la médecine évolutive, on se demande pourquoi notre système immunitaire n’arrive à faire face. Une réponse possible est qu’on a éliminé tellement d’antigènes que notre système immunitaire a cessé d’évoluer en parallèle avec eux.

C’est ce qu’on appelle «l’hypothèse hygiéniste», qui permet d’expliquer que les enfants qui ont fréquenté une crèche ont moins d’allergies que les autres?

Oui, dans cette hypothèse, trop d’hygiène nuit. Les parents qui mettent leur enfant à la crèche font de la médecine évolutive comme le Monsieur Jourdain de Molière faisait de la prose : sans le savoir. Cela équivaut à remettre leurs enfants dans un milieu hostile, qui était probablement celui de nos ancêtres. A la crèche, ils attrapent de nombreuses maladies, mais ensuite ils sont immunisés.

Cette approche de la médecine n’entraîne-t-elle pas certaines dérives?

Il y a en effet du bon et du moins bon, et je vois deux dérives possibles. La première est scientifique: c’est la tentation adaptationniste qui consiste à voir partout des mécanismes d’adaptation. Cela conduit par exemple certains médecins à dire qu’une tumeur «s’échappe du système immunitaire», comme si la tumeur avait la volonté de se diffuser dans le corps. Alors qu’en fait, un cancer se développe par un mécanisme de sélection naturelle de cellules qui se divisent trop vite et qui ne sont contrôlables par notre organisme. L’adaptationnisme vient d’une mauvaise compréhension de la théorie de l’évolution qui est une théorie du hasard, donc très difficile à intégrer dans nos schémas de pensée (lire encadré).

Quel est le deuxième risque, selon vous?

Il est pernicieux. Certaines personnes prétendent que, puisque l’être humain a jusqu’ici évolué pour survivre, il faut laisser faire la nature sans intervenir, c’est-à-dire sans soigner. Le contexte évolutif doit quand même être nourri de faits scientifiques.

La médecine évolutive pourrait-elle avoir des implications concrètes et permettre d’améliorer la prise en charge des patients?

C’est difficile à dire. Je pense toutefois qu’elle pourra aider parce que mieux connaître la géographie nous permet ensuite de nous déplacer de façon efficace. Je veux dire par là que les progrès de la médecine ne dépendront pas uniquement de la technologie –ce qui serait déprimant– mais qu’ils viendront d’une formulation différente des problèmes médicaux. Actuellement chez les médecins, la tendance n’est d’examiner uniquement une maladie, mais de considérer le patient dans toutes ses composantes. La médecine évolutive fait un pas de  : elle prend en compte l’espèce humaine et son évolution. Je suis convaincu qu’à terme, cette nouvelle vision permettra des avancées thérapeutiques.

Darwin incompris

La théorie de l’évolution de Darwin est souvent mal interprétée, selon Denis Duboule. «On croit par exemple que si nous tirons un avantage d’avoir un long nez, ce trait sera sélectionné puis transmis de génération en génération et qu’ainsi, dans quelques millions d’années, nous aurons tous des nez d’un mètre de long. Ce n’est pas comme cela que les choses se passent, car l’évolution nous impose un système de contraintes, comme celles que se fixait Georges Perec». Cet écrivain français a notamment décidé d’écrire son roman La Disparition sans utiliser une seule fois la lettre «e».

«Qu’il s’agisse de son développement, de sa physiologie ou de ses pathologies, notre corps ne peut faire que ce que son histoire lui permet, ajoute le généticien. Nous pouvons par exemple être infectés par des microbes, mais jusqu’à un certain niveau autorisé par l’évolution de notre espèce. Sinon, nous mourons». Cela signifie aussi que nous ne pouvons pas optimiser un trait particulier, parce que notre organisme n’a pas les outils nécessaires pour le faire. «Nous sommes le résultat d’un immense compromis à la Suisse, conclut Denis Duboule. Tout chez nous fonctionne de façon très moyenne, mais le résultat final est assez performant».

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Paru dans Planète Santé magazine N° 27 - Septembre 2017

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